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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 07:52

Le 27 février 2014

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier.

Le pape François s’en prend ouvertement à la ‘Ndrangheta, la puissante mafia calabraise. Quelles sont ses chances de réussite ?

D’abord, un mot sur cette « puissante » mafia calabraise. Est-elle « puissante » ou pas ? Nul ne sait – surtout pas ceux qui répandent ces bobards. Comment, en effet, mesurer la « puissance » d’une mafia ? Lors d’un concours de boules ? Non : des journalistes (italiens) disent « puissante »… ou « la plus forte des trois mafias du sud de l’Italie » (Cosa Nostra, Camorra, ‘Ndrangheta), car la police le leur affirme. Mais quelle est l’objectivité de l’anti-mafia quand elle « informe » ainsi des journalistes ? Nulle : la police n’est pas une agence de presse, mais une instance répressive dont les chefs font carrière et doivent donc satisfaire leur ministre de tutelle.

Le cynique stratagème est le suivant : on choisit une mafia, une « famille » mafieuse ou un chef mafieux, sur lesquels on est bien informé, qu’on est sûr de « dégringoler » dans l’avenir.

Un, raconter aux journalistes que ce clan… ce capo… sont très dangereux… Leur faire une réputation d’enfer (fondée ou non, qu’importe)… L’info circule… le ministre tremble, l’opinion s’alarme… mais que fait la police (anti-mafia) ?

Deux, coïncidence ! Peu après, l’anti-mafia « tombe » le clan ou le capo en cause. L’opinion est ravie, le ministre campe à la télé – et le commissaire anti-mafia a une jolie promotion. Voici les limites de notre science sur la « puissance » de la ‘Ndrangheta.

L’Église ? Distinguons Rome des bourgs mafieux du Mezzogiorno. Rome ne peut accepter la violence, l’homicide : Dieu est amour. D’où de sévères et sincères condamnations papales. Au sud, maintenant, prudence. Un prêtre se dresse contre la mafia ? Rome suit. Un héros, voire un martyr, ne font pas de mal. Puis, en terre mafieuse, cette pénible sensation de toujours piloter en double commande… L’œil de Caïn au fond du confessionnal…

Et, durant la guerre froide, surtout pour une Église à vocation éternelle, la nécessité d’arbitrages… La Démocratie chrétienne (DC) protège le Vatican du Satan communiste-athée… De Naples à Palerme en passant par Reggio, cette même DC fréquente de drôles de paroissiens ? Regardons ailleurs, protestons bas. Rien de ces terrestres turpitudes n’est éternel. Viendra bien un moment… De fait, depuis la décennie 1990, l’Église est plus vigoureusement anti-mafia : un Satan a chassé l’autre…

Voilà qui nous ramène aux liens entre religion et crime organisé. En effet, ces mafieux se veulent pieux, invoquent la protection de la Vierge Marie et vantent leurs œuvres sociales. Comment expliquer ce paradoxe ?

Toute criminalité organisée et enracinée est par définition conservatrice, veut de l’ordre. Témoignage direct : dans l’Albanie chaotique des années 1990, ces chefs de clans locaux injuriés par leurs épouses : « Ha ! Le beau chef mafieux ! La petite coursée en cherchant le pain ! Ma voiture brûlée par des voyous ! Incapable ! »

Seul hic : cet ordre est celui qu’elle exerce depuis les décors, en discret marionnettiste. Qu’on laisse cette mafia se goinfrer paisiblement d’argent. Qu’elle puisse « arranger » les élections, émasculer la justice. Toute mafia est parasitaire : elle ne veut pas exercer le pouvoir politique, elle le veut en douce, à sa main. Pour ça, tout flexible parti local convient : modérés en Sicile ou à Naples – même des communistes en Calabre ! Oh, pas vraiment Staline, plutôt Don Camillo-Peppone.

Enfin, les mafias italiennes sont rurales (sauf la Camorra de Naples, plus urbaine). De petites villes… Tous à la messe le dimanche, mafieux y compris, bien sûr. Mais dans le subtil… Je puis de visu témoigner qu’en Sicile occidentale, tous les mafieux sont connus. La trouille qu’ils inspirent… Pas besoin d’uniforme ! Mais hormis cet impalpable élément, sur quoi fonder sérieusement une condamnation en chaire ? Une excommunication ?

Donc : patience et longueur de temps. Cela vaut pour le curé de Sicile, pour le mufti d’Albanie ou d’Istanbul – voire, on l’a récemment constaté, pour de pittoresques rabbins séfarades d’Israël. Dieu ou César ! À Rome, certes – mais à Trapani, faut bien vivre… En attendant, bien sûr, de remettre les pendules à l’heure. Or, avec l’éternité devant soi, ce moment finit toujours par arriver…

Source et publication: http://www.bvoltaire.fr/xavierraufer/crime-organise-religion-detroites-liaisons-dangereuses,51691?utm_source=La+Gazette+de+Boulevard+Voltaire&utm_campaign=8d677cfed1-RSS_EMAIL_CAMPAIGN&utm_medium=email&utm_term=0_71d6b02183-8d677cfed1-30403221

Le 27 février 2014

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier.

Le pape François s’en prend ouvertement à la ‘Ndrangheta, la puissante mafia calabraise. Quelles sont ses chances de réussite ?

D’abord, un mot sur cette « puissante » mafia calabraise. Est-elle « puissante » ou pas ? Nul ne sait – surtout pas ceux qui répandent ces bobards. Comment, en effet, mesurer la « puissance » d’une mafia ? Lors d’un concours de boules ? Non : des journalistes (italiens) disent « puissante »… ou « la plus forte des trois mafias du sud de l’Italie » (Cosa Nostra, Camorra, ‘Ndrangheta), car la police le leur affirme. Mais quelle est l’objectivité de l’anti-mafia quand elle « informe » ainsi des journalistes ? Nulle : la police n’est pas une agence de presse, mais une instance répressive dont les chefs font carrière et doivent donc satisfaire leur ministre de tutelle.

Le cynique stratagème est le suivant : on choisit une mafia, une « famille » mafieuse ou un chef mafieux, sur lesquels on est bien informé, qu’on est sûr de « dégringoler » dans l’avenir.

Un, raconter aux journalistes que ce clan… ce capo… sont très dangereux… Leur faire une réputation d’enfer (fondée ou non, qu’importe)… L’info circule… le ministre tremble, l’opinion s’alarme… mais que fait la police (anti-mafia) ?

Deux, coïncidence ! Peu après, l’anti-mafia « tombe » le clan ou le capo en cause. L’opinion est ravie, le ministre campe à la télé – et le commissaire anti-mafia a une jolie promotion. Voici les limites de notre science sur la « puissance » de la ‘Ndrangheta.

L’Église ? Distinguons Rome des bourgs mafieux du Mezzogiorno. Rome ne peut accepter la violence, l’homicide : Dieu est amour. D’où de sévères et sincères condamnations papales. Au sud, maintenant, prudence. Un prêtre se dresse contre la mafia ? Rome suit. Un héros, voire un martyr, ne font pas de mal. Puis, en terre mafieuse, cette pénible sensation de toujours piloter en double commande… L’œil de Caïn au fond du confessionnal…

Et, durant la guerre froide, surtout pour une Église à vocation éternelle, la nécessité d’arbitrages… La Démocratie chrétienne (DC) protège le Vatican du Satan communiste-athée… De Naples à Palerme en passant par Reggio, cette même DC fréquente de drôles de paroissiens ? Regardons ailleurs, protestons bas. Rien de ces terrestres turpitudes n’est éternel. Viendra bien un moment… De fait, depuis la décennie 1990, l’Église est plus vigoureusement anti-mafia : un Satan a chassé l’autre…

Voilà qui nous ramène aux liens entre religion et crime organisé. En effet, ces mafieux se veulent pieux, invoquent la protection de la Vierge Marie et vantent leurs œuvres sociales. Comment expliquer ce paradoxe ?

Toute criminalité organisée et enracinée est par définition conservatrice, veut de l’ordre. Témoignage direct : dans l’Albanie chaotique des années 1990, ces chefs de clans locaux injuriés par leurs épouses : « Ha ! Le beau chef mafieux ! La petite coursée en cherchant le pain ! Ma voiture brûlée par des voyous ! Incapable ! »

Seul hic : cet ordre est celui qu’elle exerce depuis les décors, en discret marionnettiste. Qu’on laisse cette mafia se goinfrer paisiblement d’argent. Qu’elle puisse « arranger » les élections, émasculer la justice. Toute mafia est parasitaire : elle ne veut pas exercer le pouvoir politique, elle le veut en douce, à sa main. Pour ça, tout flexible parti local convient : modérés en Sicile ou à Naples – même des communistes en Calabre ! Oh, pas vraiment Staline, plutôt Don Camillo-Peppone.

Enfin, les mafias italiennes sont rurales (sauf la Camorra de Naples, plus urbaine). De petites villes… Tous à la messe le dimanche, mafieux y compris, bien sûr. Mais dans le subtil… Je puis de visu témoigner qu’en Sicile occidentale, tous les mafieux sont connus. La trouille qu’ils inspirent… Pas besoin d’uniforme ! Mais hormis cet impalpable élément, sur quoi fonder sérieusement une condamnation en chaire ? Une excommunication ?

Donc : patience et longueur de temps. Cela vaut pour le curé de Sicile, pour le mufti d’Albanie ou d’Istanbul – voire, on l’a récemment constaté, pour de pittoresques rabbins séfarades d’Israël. Dieu ou César ! À Rome, certes – mais à Trapani, faut bien vivre… En attendant, bien sûr, de remettre les pendules à l’heure. Or, avec l’éternité devant soi, ce moment finit toujours par arriver…

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