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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 08:13

Le 21 février 2014

Voir les urgences et… mourir !

Une sexagénaire admise pour une plaie au pied aux urgences de Cochin a été retrouvée morte dans la salle d’attente six heures plus tard.

Une sexagénaire admise pour une plaie au pied aux urgences de Cochin a été retrouvée morte dans la salle d’attente six heures plus tard.

Pour le moment, nul ne peut dire si la victime serait encore en vie si elle avait été prise en charge plus tôt.

Le fait est qu’un énorme serpent de mer revient tout de go sur la table : mais pourquoi règne-t-il un tel bobinard aux urgences ?

Car quiconque a eu besoin d’y recourir, un soir ou un week-end, le sait bien… Les couloirs y ressemblent à un quai de métro un jour de grève, les sas d’accueil à un dispensaire du siècle dernier : des enfants qui pleurent, des vieillards qui somnolent, des clochards qui s’agitent, des jeunes assis par terre… et un personnel soignant virevoltant qui fait de son mieux mais qui, gêné, préfère éviter les regards de ceux qui font les cent pas en regardant leur montre.

La vérité est qu’on trouve aux urgences un cocktail explosif des dysfonctionnements modernes, comme si, dans cet endroit où se jouent la vie et la mort, venaient converger tous les problèmes du pays.

Il y a, pêle-mêle, le sacro-saint principe de précaution, le parapluie, tellement grand qu’il tient du parasol, qu’ouvre le médecin de famille, la maîtresse, le prof de sport, et si intériorisé par tous qu’il a force d’obligation pour les parents : votre enfant est tombé ? Mieux vaut aller aux urgences.

Et tant pis si vous attendez des heures pour vous entendre dire qu’il faut « le surveiller », ce que, merci bien, en parent à peu près responsable vous auriez fait sans qu’on vous le dise.

Et tant pis si votre petiot, arrivé avec une bosse, repart avec une grippe doublée d’une gastro après un contact étroit et prolongé avec tous les miasmes de la région dans cette boîte de Petri qu’est une salle d’attente.

Et tant pis si, dans l’intervalle, telle petite dame qui aurait dû être revue et dont on a, faute de temps, sous-estimé le diagnostic, ne l’a pas été.

Il y a l’esprit consumériste. Comme chez Sephora et Casto, on veut faire ses courses le soir et le dimanche.

C’est la crise, madame, on ne peut pas aller consulter pendant les heures de service, que dirait le patron ?

Alors, quand on se sent patraque, on va faire le « nocturne » – entendez les urgences.

Il y a enfin le déni de réalité : concernant d’abord le numerus clausus. Il visait, dit-on, à limiter le trou de la Sécu.

Moins de médecins, moins de prescriptions, c’est mathématique. Parce que sans doute, moins de médecins, moins de malades, cela paraît logique, aussi ?

Un numerus clausus que personne n’a cru bon d’ajuster à une donnée nouvelle : la féminisation galopante du métier et, de ce fait (les femmes, n’en défrise certains, étant comme cela), la recherche d’un rééquilibrage du métier avec la vie de famille, se traduisant par moins de gardes et de disponibilité : « Le cabinet ferme à 18 h ; pour les urgences, allez à l’hôpital ».

Un hôpital saturé, dont les salaires et les horaires n’attirent guère, et qui va donc chercher les praticiens qu’il n’a pas formés, la faute au numerus… à l’étranger, dans un marché de dupes réciproque : l’État les paie mal et les exploite, mais à terme, ils pourront visser leur plaque en libéral, sans plus de contrôle de l’État quant à leur formation.

Des médecins venus d’ailleurs, donc… Pour une population « venue d’ailleurs » très présente.

C’est le deuxième déni.

Car évidemment – AME, CMU et même « rien du tout », pour ceux qui sont arrivés l’avant-veille –, l’hôpital accueille tout un chacun sans distinction, dans une grande et belle tradition héritée des accueils religieux d’autrefois.

Tout un chacun… s’il y a urgence.

Mais ce n’est pas ainsi que tous le comprennent.

Et trop de malades tuant le malade, les vraies urgences se mêlant aux fausses, il arrive, malgré tous les efforts d’arbitrage du corps médical, que telle vieille dame meure en silence, oubliée de tous dans un coin de salle d’attente.

Par Gabrielle Cluzel

Ecrivain, journaliste

Source et publication: http://www.bvoltaire.fr/gabriellecluzel/voir-les-urgences-mourir,51339?utm_source=La+Gazette+de+Boulevard+Voltaire&utm_campaign=45a6ddbf08-RSS_EMAIL_CAMPAIGN&utm_medium=email&utm_term=0_71d6b02183-45a6ddbf08-30403221

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