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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 12:49

Ancien chef d’état-major (1991-1993) puis commandant (1997-1999) de la brigade franco-allemande et attaché de défense près l'ambassade de France à Berlin, le général de division (2S) Alain LEFEVRE exprime non seulement sa déception de la dissolution annoncée du 110ème R.I., mais également le sens profond de cette décision, telle qu'elle est ressentie par beaucoup de l'autre côté du Rhin.

Cette décision n’a évidemment pas été prise à la légère .Les considérations budgétaires ont sans doute été déterminantes et je veux croire, aussi, que les conséquences opérationnelles et politiques ont été sérieusement analysées. Je crains, par contre, que la dimension sentimentale et affective ait été délibérément « oubliée ».

Il est vrai qu’elle n’est pas quantifiable ; elle n’en est pas moins essentielle.

En Allemagne, elle est portée par des hommes et des femmes qui aiment profondément la France et ne s’en cachent pas.

Quand j'ai pris le commandement de la brigade, la prise d'armes fut suivie de l'inévitable " troisième mi-temps" au cours de laquelle on encense le partant et encourage l'arrivant. Dans un coin de la salle (ou peut-être était-ce une tente ?), un couple d'Allemands se faisait très discret.

Quand tout fut terminé, alors que je me retrouvais enfin seul avec ma femme et une poignée d'amis, ils sont venus vers moi et, les larmes aux yeux, m'ont offert une miche de pain en signe de paix et de bienvenue. Quel émouvant symbole!

En évoquant ce lointain souvenir, je pense aussi au docteur Everke, maire de Donauschingen, qui considérait le 110 comme " son" régiment et l'associait à tous les événements marquants de sa ville. Je pense au prince Von Fürstenberg, offrant au club des lieutenants du 110 une barrique de 50 litres de bière et tout le matériel (en porcelaine) permettant de la tirer.

Je pense à monsieur Mahler, maire d'Immendingen, qui avait tout fait à son modeste niveau pour que les hommes et les femmes du 3e Régiment de Hussards soient " wie zu Hause" dans sa ville.

Je pense à mon ami Hans-Peter Sänger, maire de Müllheim, qui s'est battu pour avoir l'honneur d'accueillir la BFA dans sa ville et qui rêvait d'une école où élèves français et allemands seraient assis côte à côte...

Je pense à tous ces amis qui m'ont fait part de leur déception et de leur tristesse.

Autant de témoignages d’amitié, parmi beaucoup d’autres, qu’il faut resituer dans le cadre d’une relation franco-allemande difficile à appréhender dans toute sa richesse et dont la complexité s’exprime assez singulièrement dans un geste et par un mot.

Ce mot, c’est « die Versöhnung ».

Comme souvent lorsqu’il s’agit du vocabulaire allemand relatif aux « choses de l’esprit et de la pensée » (ein Volk Denker und Dichter), nous n’avons pas d’équivalent en français. Aussi la traduction que nous en faisons n’est-elle qu’approximative voire, parfois, erronée. C’est ainsi que nous traduisons die Versöhnung par « la réconciliation ».

En France, ce n’est qu’à travers son sacrement éponyme- notamment dans le culte catholique- que la réconciliation prend un sens religieux.

En Allemagne, au contraire, c’est le sens religieux qui s’impose, tel qu’on le retrouve chez nous dans « expiation » ou dans « propitiation » (acception théologique).

L’expiation est une notion indissociable de la faute et de la culpabilité. Elle renvoie à une époque - relativement récente – où prévalait encore une sorte de raisonnement holistique assimilant (souvent à juste titre) le système nazi et ses crimes à l’ensemble de l’Allemagne, considérée dés lors comme la grande coupable de la guerre. Les Allemands étaient donc coupables, les seuls coupables.

Au point que le nom d’Allemand fut longtemps honni et, même, maudit, un peu partout en Europe et dans le monde. Pour une nation aussi orgueilleuse, c’était intolérable.

Ce bref rappel historique permet de mieux comprendre le retentissement qu’a pu avoir, de l’autre côté du Rhin, l’image du président François Mitterrand et du chancelier Helmut Kohl se donnant la main à Verdun. Devant les croix blanches du cimetière de Douaumont, ce geste spectaculaire et symbolique avait un caractère sacré. Au-delà d’une simple réconciliation entre deux peuples, il levait la malédiction qui frappait l’un d’entre eux et lui ouvrait le chemin de l’expiation.

La création de la BFA s’inscrit dans la filiation directe de ce geste. Elle est à la fois l’expression la plus aboutie de la « Versöhnung » et son parachèvement dans un domaine particulièrement sensible, parce que régalien : La Défense.

C’est ce qu’avait compris et voulu signifier le boulanger qui, à Müllheim, m’avait offert une miche de pain. Tout un symbole, là aussi.

Malheureusement, ce n’est pas ainsi que les Français ont perçu cette Grande Unité binationale, unique au monde. Beaucoup n’ont voulu y voir qu’un « gadget politique » ou une « expérience hasardeuse ». Peut-être se sont-ils réjouis de cette dissolution et de la maladroite flèche du Parthe semant insidieusement le doute sur la valeur du 110, « remplacé par un nouveau régiment aux capacités d’action supérieures », selon les propres termes du ministre français.

Certes, ce n’est pas encore la fin de la brigade franco-allemande. Mais, faisant suite au transfert en France du 3ème régiment de Hussards, la disparition du 110ème RI sonne le glas d’un de ses concepts fondateurs : la garnison mixte.

Qu’on le veuille ou non, en dépit des obstacles liés à une cohabitation parfois difficile, Immendingen et Donaueschingen étaient - je l’affirme avec force et conviction – les creusets d’une amitié vécue au quotidien et d’une relation franco-allemande singulière, exceptionnelle par sa dimension affective et sentimentale.

C’est cette dimension qui risque de disparaître avec le 110.

Du côté français, même si on donne l’impression « de préférer, à la défense de l’Europe, la petite comptabilité réduite à l’arithmétique électorale », on garde au moins la satisfaction d’avoir sauvé une garnison française.

Du côté allemand, la déception et l’amertume l’emportent sur la colère. Par la voix du ministre de la défense, « on regrette, simplement et sobrement, la fin d’une unité qui a contribué durant de longues années et avec succès à l’amitié franco-allemande ».

En clair : un lamentable et consternant gâchis.

Merci Jean-Claude G.

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