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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 08:05

Chronique sur Les confessions de Michka de Thérèse Zrihen-Dvir (ed. Tatamis)

20 janvier 2014, 16:44 Auteur : Jean

Par Jean-Marc Desanti, enseignant.

« Homo homini lupus »

Tout ce qui, de près ou loin, touche à la Shoah est marqué le plus souvent du sceau de l’hystérie, bien plus rarement de la volonté d’explorer tous les possibles d’une manière objective.

Nous en arrivons alors à deux conceptions extrêmes : d’une part ceux, qui après avoir dépassé le négationnisme des chambres à gaz, iront jusqu’à remettre en cause l’holocauste lui-même en contestant la moindre mort d’un gamin dans un ghetto, et d’autre part ceux prêts à tout pour étayer l’inénarrable souffrance des victimes et la spécificité indépassable du génocide en croyant un jour peut-être à l’intervention d’extra-terrestres dans le sauvetage des innocents.

Ainsi la question qui nous est posée est périlleuse, elle nous demande de garder notre intégrité et notre lucidité sans abandonner lâchement le sujet.

C’est ce que tente de faire Thérèse Zrihen-Dvir dans son dernier ouvrage : Les confessions de Michka. L’affaire est délicate.

Sur la couverture un beau portrait d’un garçon aux yeux clairs, un couple de loups et une phrase en exergue :« Certains ont réellement survécu avec les loups ». Nous comprenons très vite de quoi il s’agit : Un enfant juif d’une dizaine d’années, suite à l’invasion, par les nazis, lors de l’opération Barbarossa, de la partie Est de la Pologne s’enfuit du ghetto de Bialystok.

Après de rudes péripéties, il passera trois ans et demi en forêt avec des loups comme compagnons… On pense évidemment au scandale que provoqua le livre « Survivre avec les loups » de la faussaire Misha Defonseca.

Thérèse Zrihen-Dvir, mon ami Thérèse, ne fait pas l’impasse dessus. Elle le transforme même en angle d’attaque dès le début : « L’imposture devait-elle enterrer à tout jamais l’expérience probablement vécue par d’autres ? Ne leur avait-elle pas, sans les connaître, volé leur propre histoire ? L’injustice et la négation devaient-elles ponctuer définitivement son mensonge ? ».

Elle a rencontré Michka à Haïfa dans un appartement « littéralement envahi par un foisonnement de fleurs et une végétation luxuriante ».

Michka est sûrement toujours en forêt et les odeurs, les couleurs doivent lui rappeler la sécurité relative, mais bien réelle, des bois de son enfance tragique. Nous ne doutons pas en progressant dans la lecture des drames passés, de la culpabilisation d’avoir laissé les siens à la férocité des bourreaux et dans un réflexe animal d’avoir d’abord « sauvé sa peau ».

Mais pour survivre, avant de trouver l’aide miraculeuse de la nature, Michka mentira un peu à tout le monde, aux Polonais comme aux Allemands , aux « âmes généreuses » comme aux chasseurs de juifs.

Il dira lui-même : « J’étais devenu un voleur et un affabulateur… Un fieffé coquin en somme. Mais où donc est la vérité dans ce bas monde où l’arbitraire règne en maître absolu ? Et qui suis-je au fond ? »

Michka a survécu mais tous ses repères ont volé en éclats tranchants et sanglants.

Que restait-il de l’enfance, des souvenirs des jours simples, monotones et heureux, des visages de ses parents, de son frère et de sa sœur ?

En suivant son odyssée qui croisa les Partisans, les troupes russes, l’armée rouge, Moscou… puis les routes hostiles et les labyrinthes vers Eretz, on le voit désespérer de l’humain et au fond ne tenir qu’en repensant aux jours passés au milieu de ceux que l’on nomme les animaux sauvages mais dont la sauvagerie lui apparut comme le véritable mensonge, au regard du comportement terrifiant de ses frères humains.

Même son retour, à la fin des hostilités, dans les restes de Bialystok sera marqué par les cris de haine de sa communauté : « Fichez-nous la Paix ! Vous n’êtes pas juif, vous ne ressemblez à aucun de nous. Allez-vous-en ! Sinon nous vous abattrons ».

Méprise, peur, peur de l’autre si proche et si étrangement étranger. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui Michka, invalide, avec ses dernières forces se consacre aux indigents, « la nationalité, la race et la religion lui important peu … ».

Que devons-nous tirer de ce livre insolite et prenant, romanesque et tragique ? Une partie de la réponse nous est apportée par Thérèse Zrihen-Dvir : « Scepticisme et incrédulité m’ont talonnée tout au long du parcours » mais « il n’était plus à la lutte pour le pain, le toit, la sécurité… Il vivait sa déchéance, son humiliation, sa ruine totale, au point de ne plus conserver grand chose d’un être humain mais de se rapprocher à un degré inconcevable de la figure d’une bête monstrueuse… Et c’est bien là l’aspect le plus horrible de la Shoah. »

Alors ? Peu importe l’exactitude, dans son cas, l’exactitude historique scientifique et incontestable ?

Ce que je crois savoir c’est que Michka, comme beaucoup d’habitants de ces régions, a vu des loups et ces loups, sûrement, ont passé leur chemin alors que d’autres loups déguisés en hommes, soldatesque féroce et impitoyable, ont chassé en meute l’innocence et la pureté.

Je crois que cet enfant immaculé a pu survivre en donnant très vite au Réel la force de l’onirique.

Bien sûr les histoires d’hommes et de loups sont présentes partout dans la littérature mondiale et les films, les témoignages, les travaux des spécialistes nous montrent cette curieuse connivence entre l’Homme et le loup.

Il existe un besoin de se débarrasser des Loups-Garous, Bêtes du Gévaudan et autres Chaperon rouge de notre enfance.

Et si l’on nous lit les contes et la peur du loup, l’on oublie toujours les quelques lignes de la morale de Charles Perrault :

« On voit ici que de jeunes enfants,

Surtout de jeunes filles

Belles, bien faites, et gentilles,

Font très mal d’écouter toute sorte de gens,

Et que ce n’est pas chose étrange,

S’il en est tant que le loup mange.

Je dis le loup, car tous les loups

Ne sont pas de la même sorte ;

Il en est d’une humeur accorte,

Sans bruit, sans fiel et sans courroux,

Qui privés, complaisants et doux,

Suivent les jeunes Demoiselles

Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;

Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,

De tous les Loups sont les plus dangereux. »

En refermant le livre je songeais avec douleur que Michka nous parlait de lui à travers ses compagnons d’infortune.

Les loups réels ou imaginaires étaient les seuls interlocuteurs de ces nuits de terreur. Ils devenaient même les seuls locuteurs possibles de son effroyable histoire. Les hommes sont parfois cyniques et ils ne supportent qu’avec sarcasmes le pathétique.

Alors laissons la parole aux bêtes et aux dieux qui intercèdent plus efficacement dans l’indicible.

La présence inquiétante et rassurante des carnivores affamés permettaient à Michka d’attendre chaque jour, chaque semaine et chaque mois.

Thérèse Zrihen-Dvir écrit fort justement : « On attend toujours un quelque chose… On vit dans l’attente d’un plus tard, d’un lendemain meilleur, d’une maturité, d’un bonheur, d’une rencontre, d’une trêve, d’un miracle … »

Au fond Michka apprit les hommes par les loups. Parce que c’est quoi les hommes ? Ce sont des Seigneurs et des mendiants. Des Adonis et des gueux. Des loups et des agneaux.

De très petites choses fragiles qu’un rien suffit à vaincre parfois mais aussi des montagnes éternelles où naissent les ruisseaux.

Jean- Marc DESANTI

Source et publication: http://www.enquete-debat.fr/archives/chronique-sur-les-confessions-de-michka-de-therese-zrihen-dvir-ed-tatamis-68496

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